Mon corps n’est pas un champ de bataille : quand les droits reproductifs restent un combat

À partir de quand puis-je décider pour moi-même ?

Cette question m’a longtemps habitée. Je me demandais souvent à quoi ressemblerait ma vie si j’avais réellement le pouvoir de décider de ce qui concerne mon corps, ma santé et mon avenir. En grandissant, je me suis posé d’innombrables questions sur la puberté, les menstruations, la contraception, la protection, le plaisir, la sécurité et l’épanouissement. Pourtant, ces interrogations restaient sans réponse. Les sujets liés à la santé sexuelle et reproductive étaient entourés de silence, de tabous et de jugements. Parler avec ses parents semblait presque impossible et l’école ne nous donnait pas toujours les informations nécessaires pour comprendre notre propre corps.

Au lycée, j’ai vécu une expérience qui a profondément marqué ma perception de ces questions. Mon cycle menstruel, jusque-là très régulier, a soudainement changé. Retards, absence de règles, saignements abondants… J’étais inquiète, mais surtout perdue. Je ne savais ni ce qui m’arrivait ni vers qui me tourner.

Comme beaucoup de jeunes filles, je suis allée chercher des réponses auprès de femmes de mon entourage, dans un grin de « mousso gana » et « mousso fouroulèn », un espace traditionnel d’échanges entre femmes célibataires et mariées. Après avoir expliqué mon problème, la solution est tombée presque immédiatement : prendre une pilule contraceptive tous les jours afin de réguler mon cycle menstruel. On m’a montré comment suivre le calendrier, mais personne ne m’a expliqué ce qu’était réellement cette pilule, dans quels cas elle était prescrite, quels pouvaient être ses effets secondaires ou pourquoi il était important de consulter un professionnel de santé avant de l’utiliser.

J’ai suivi ces conseils en toute confiance. Pendant plusieurs semaines, j’ai pris cette contraception sans véritable accompagnement médical. Ce n’est que lorsque ma mère, qui était sage-femme, a découvert les comprimés que je prenais qu’elle m’a expliqué leur véritable rôle, leurs indications et les précautions indispensables à leur utilisation.

Avec le recul, je réalise que j’ai eu de la chance. Beaucoup d’autres jeunes filles n’ont personne pour leur fournir ces explications. Elles construisent leur rapport à leur corps à partir de rumeurs, de conseils approximatifs ou d’informations diffusées sur les réseaux sociaux. Le manque d’information devient alors un véritable facteur de risque.

C’est précisément pour éviter ces situations que l’article 14 du Protocole de Maputo existe. Cet article reconnaît aux femmes et aux filles le droit d’accéder à des services de santé sexuelle et reproductive de qualité, à une information complète et fiable, au libre choix des méthodes de contraception et à la possibilité de prendre des décisions éclairées concernant leur santé. Il rappelle également que les États ont l’obligation de garantir ces droits sans discrimination.

Sur le papier, ces engagements représentent une avancée majeure pour les droits des femmes en Afrique. Mais dans la réalité, beaucoup de filles continuent de grandir sans connaître ces droits ou sans pouvoir les exercer pleinement.

Je suis née dans un pays qui a signé et ratifié le Protocole de Maputo et qui s’est doté d’une loi sur la santé de la reproduction. Pourtant, les difficultés d’application de ces textes restent une réalité. Les services sont parfois insuffisants, les procédures mal connues et les barrières sociales continuent de limiter l’accès effectif des femmes et des jeunes filles aux soins dont elles ont besoin.

La question de l’avortement illustre particulièrement ce décalage entre les engagements et la réalité.

Dans plusieurs situations prévues par la loi où l’avortement est autorisé, notamment lorsque la grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste, ou lorsqu’elle met gravement en danger la vie ou la santé de la femme, une prise en charge est théoriquement possible. Cependant, les démarches restent souvent longues, complexes et difficiles à mettre en œuvre. Pour de nombreuses victimes, ces obstacles s’ajoutent déjà au traumatisme subi.

Mais qu’en est-il des adolescentes qui tombent enceintes sans avoir été victimes de ces situations, simplement parce qu’elles n’ont jamais reçu une éducation complète à la sexualité, qu’elles n’avaient pas accès à une contraception ou qu’elles ignoraient les risques ? Beaucoup se retrouvent seules, rejetées par leur famille, contraintes d’abandonner leurs études et privées de perspectives d’avenir.

Certaines choisissent alors des avortements clandestins dans des conditions extrêmement dangereuses. D’autres poursuivent des grossesses qu’elles ne sont ni physiquement, ni psychologiquement, ni économiquement capables d’assumer. Dans tous les cas, ce sont leurs droits, leur santé et parfois leur vie qui sont en jeu.

Nous ne pouvons pas continuer à considérer ces situations comme des faits divers ou des choix individuels. Elles révèlent surtout les insuffisances de nos systèmes d’information, d’éducation et de santé.

L’article 14 du Protocole de Maputo ne parle pas uniquement de contraception ou d’avortement. Il parle avant tout du droit des femmes à vivre en bonne santé, à être informées, à être écoutées et à prendre des décisions concernant leur propre corps dans le respect de leur dignité. Il rappelle que la santé sexuelle et reproductive est une composante essentielle des droits humains.

Pour que cet engagement devienne une réalité, plusieurs actions s’imposent. Il est indispensable de renforcer l’éducation complète à la sexualité dans les écoles et les communautés, afin que les jeunes disposent d’informations scientifiques et adaptées à leur âge. Les services de santé doivent être davantage accessibles, confidentiels et accueillants pour les adolescentes. Les professionnels de santé doivent être formés à une prise en charge fondée sur les droits humains, sans stigmatisation ni jugement. Les autorités doivent également lever les obstacles qui empêchent l’application effective des lois existantes et mettre en place des mécanismes permettant aux victimes de violences sexuelles d’accéder rapidement aux soins et à la justice.

Enfin, nous devons briser le silence. Tant que parler de menstruations, de contraception, de consentement ou de santé reproductive restera un sujet tabou, les jeunes continueront à chercher des réponses là où ils ne devraient pas avoir à les chercher.

Mon histoire n’est pas exceptionnelle. Elle ressemble à celle de milliers de filles africaines qui grandissent avec des questions, mais sans réponses. Pourtant, connaître son corps, comprendre ses droits et accéder à des soins de qualité ne devraient jamais être des privilèges. Ce sont des droits fondamentaux.

Parce que nos corps ne sont pas des champs de bataille. Ils sont les premiers espaces où doivent s’exercer notre liberté, notre dignité et notre droit de choisir.


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