Le prix de la justice : la promesse inachevée de l’article 8 du Protocole de Maputo

Afiavi n’avait jamais imaginé que demander justice lui coûterait plus cher que le silence. Après avoir survécu à une agression sexuelle, elle rassemble le peu de courage qu’il lui reste et franchit les portes d’un commissariat, convaincue que la loi lui offrira protection et réparation. Pourtant, son espoir laisse rapidement place à la désillusion. Avant même que sa plainte ne soit enregistrée, elle doit supporter les frais liés aux examens médico-légaux nécessaires pour établir les faits, multiplier les déplacements et faire face à des dépenses qu’elle n’avait jamais envisagées. À chaque coût supplémentaire, son espoir s’effrite. À chaque obstacle, la justice semble s’éloigner. Finalement, Afiavi renonce, non parce que sa souffrance est moins réelle ou parce qu’elle manque de preuves, mais parce que le prix de la justice dépasse tout ce qu’elle possède.

L’histoire d’Afiavi reflète le quotidien de nombreuses filles et jeunes femmes africaines. Pour beaucoup d’entre elles, la pauvreté ne prive pas seulement d’opportunités ; elle prive aussi de protection. Lorsque les moyens financiers déterminent qui peut faire valoir ses droits, l’égalité devant la loi cesse d’être une réalité. Cette situation vide progressivement l’article 8 du Protocole de Maputo de sa portée. Ce texte garantit aux femmes un accès effectif à la justice et oblige les États parties à prendre les mesures nécessaires pour rendre cette protection réelle, accessible et exempte de toute discrimination.

La Recommandation générale n° 33 du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes rappelle que les obstacles économiques, institutionnels, géographiques et sociaux continuent de limiter l’accès des femmes à la justice. Les analyses d’ONU Femmes et du Programme des Nations Unies pour le Développement montrent également que le coût des procédures, l’insuffisance de l’aide juridictionnelle, l’éloignement des services judiciaires et la complexité des démarches constituent des barrières persistantes, particulièrement pour les femmes vivant dans la pauvreté ou en milieu rural. Ces obstacles ne touchent toutefois pas toutes les femmes de la même manière. Les adolescentes comme Afiavi, les étudiantes, les travailleuses précaires et les femmes vivant avec un handicap disposent souvent de ressources plus limitées, ce qui réduit davantage leur capacité à engager ou à poursuivre une procédure. Afiavi n’est donc pas un cas isolé. Son histoire illustre les conséquences concrètes de ces inégalités lorsqu’elles se transforment en obstacles insurmontables.

Pendant qu’Afiavi renonce à sa procédure, son agresseur retrouve sa liberté et poursuit sa vie comme si rien ne s’était passé. Afiavi, elle, rentre chez elle avec ses blessures, ses dépenses et le sentiment que la justice n’était pas faite pour elle. Le coût de la justice devient alors le coût de l’impunité. Chaque procédure abandonnée affaiblit la confiance dans les institutions, décourage d’autres victimes de dénoncer les violences qu’elles subissent et réduit la capacité de la justice à prévenir de nouvelles violations. Une justice inaccessible ne produit pas seulement des victimes silencieuses ; elle entretient aussi des systèmes où les auteurs savent que les obstacles financiers diminuent le risque d’avoir à répondre de leurs actes.

Les conséquences dépassent le cadre judiciaire. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, les violences faites aux femmes augmentent les risques de dépression, d’anxiété et de trouble de stress post-traumatique. Lorsqu’une victime est contrainte d’abandonner sa quête de justice faute de moyens financiers, l’absence de reconnaissance et de réparation peut aggraver sa détresse psychologique et ralentir son rétablissement. Le véritable coût d’une justice inaccessible ne se mesure donc pas uniquement en argent. Il se mesure aussi en droits abandonnés, en dignité atteinte, en confiance perdue et en vies durablement bouleversées.

Donner pleinement effet à l’article 8 exige des réformes concrètes. Les États doivent renforcer les mécanismes d’aide juridictionnelle, réduire ou prendre en charge les frais indispensables aux procédures, rapprocher les services judiciaires des communautés et garantir une assistance juridique accessible à toutes les femmes, sans discrimination. Les professionnels de la justice, de la santé et des forces de sécurité doivent également être formés afin d’offrir un accompagnement respectueux, compétent et sensible aux besoins des victimes. Ces mesures ne relèvent pas de la générosité ; elles découlent d’obligations juridiques librement acceptées par les États ayant ratifié le Protocole de Maputo.

Afiavi ne demandait ni privilège ni faveur. Elle demandait simplement que ses droits soient protégés. Pourtant, comme tant d’autres filles et jeunes femmes africaines, elle s’est retrouvée face à un système où le coût d’une procédure peut encore décider de l’accès à la justice. Vingt-trois ans après l’adoption du Protocole de Maputo, l’article 8 demeure un engagement qui attend encore d’être pleinement réalisé pour des millions de femmes africaines. Le prix de la justice ne devrait jamais être supérieur au prix du silence. Tant que des femmes renonceront à défendre leurs droits faute de moyens financiers, la promesse d’une justice égale pour toutes restera inachevée.

When Justice Has a Price: The Unfinished Promise of Article 8 of the Maputo Protocol

Afiavi had never imagined that seeking justice would cost her more than remaining silent. After surviving a sexual assault, she gathered the little courage she had left and walked into a police station, convinced that the law would protect her and offer her justice. Instead, hope quickly gave way to disappointment. Before her complaint could even be officially registered, she was required to pay for forensic medical examinations needed to establish the facts, travel repeatedly to administrative and judicial offices, and cover expenses she had never anticipated. With every additional cost, her confidence faded. With every new obstacle, justice seemed to move further out of reach. In the end, Afiavi gave up, not because her pain was less real or because she lacked evidence, but because the price of justice exceeded everything she could afford.

Afiavi’s story reflects the daily reality of countless girls and young women across Africa. For many of them, poverty does not only deprive them of opportunities; it also deprives them of protection. When financial resources determine who can defend their rights, equality before the law becomes an empty promise rather than a lived reality. This is precisely where Article 8 of the Protocol to the African Charter on Human and Peoples’ Rights on the Rights of Women in Africa, widely known as the Maputo Protocol, loses much of its practical effect. The provision guarantees women effective access to justice and equal protection before the law while requiring States Parties to adopt the measures necessary to make these guarantees meaningful, accessible, and free from discrimination. Rights cannot remain confined to legal texts; they must be exercised in everyday life by every woman, regardless of her economic situation.

General Recommendation No. 33 of the Committee on the Elimination of Discrimination against Women recognises that economic, institutional, geographical, and social barriers continue to restrict women’s access to justice. Studies published by UN Women and the United Nations Development Programme further demonstrate that the cost of legal proceedings, inadequate legal aid, the distance to judicial services, and the complexity of administrative procedures remain significant barriers, especially for women living in poverty or rural communities. These barriers do not affect all women equally. Adolescents like Afiavi, university students, women in precarious employment, and women living with disabilities often have fewer financial resources, making it even more difficult for them to begin or pursue legal proceedings. Afiavi is therefore not an isolated case. Her experience reflects the consequences of inequalities that become insurmountable obstacles when justice carries a financial price.

While Afiavi abandoned her case, her attacker regained his freedom and continued his life as though nothing had happened. She returned home carrying her physical and emotional wounds, the burden of unexpected expenses, and the painful feeling that justice had never truly been meant for someone like her. The cost of justice had become the cost of impunity.

Every abandoned case weakens public confidence in institutions, discourages other survivors from reporting violence, and reduces the justice system’s ability to prevent future violations. Inaccessible justice does not merely create silent victims; it also sustains environments where perpetrators understand that financial barriers reduce the likelihood of being held accountable. When justice becomes unaffordable, impunity becomes more affordable.

The consequences extend far beyond the courtroom. According to the World Health Organization, violence against women significantly increases the risks of depression, anxiety, and post-traumatic stress disorder. When survivors are forced to abandon their pursuit of justice because they cannot bear the financial burden, the absence of recognition, accountability, and redress may deepen psychological distress and delay recovery. The true cost of inaccessible justice cannot be measured in money alone. It is also measured in abandoned rights, wounded dignity, broken trust, and lives permanently altered. Justice is not only about punishing offenders; it is also about restoring dignity, reaffirming rights, and enabling survivors to rebuild their lives with confidence and hope.

Giving full effect to Article 8 requires concrete action rather than symbolic commitments. States must strengthen legal aid systems, reduce or cover the essential costs of legal proceedings, bring justice services closer to communities, and ensure that every woman can obtain legal assistance without discrimination. Justice professionals, health workers, police officers, and prosecutors should also receive specialised training to support survivors with competence, respect, and sensitivity. These reforms are not acts of charity. They are legal obligations arising from the commitments that African States voluntarily accepted when ratifying the Maputo Protocol. Implementing them would transform access to justice from a promise on paper into a lived reality for millions of women and girls.

Afiavi was not asking for privilege or special treatment. She simply wanted her rights to be protected. Yet, like millions of African girls and young women, she encountered a system where the cost of legal proceedings could still determine access to justice. Twenty-three years after the adoption of the Maputo Protocol, Article 8 remains a promise that has yet to be fully realised for countless women across the continent. The price of justice should never be higher than the price of silence. As long as women are forced to abandon their rights because they cannot afford to defend them, equal justice will remain an unfinished promise, and the vision of the Maputo Protocol will remain only partially fulfilled.


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